Globe40 : le récit des 124 jours d'avant la victoire de Crédit Mutuel

31 août 2025 - 15 avril 2026. 124 jours, 7 heures et 54 minutes sur l’eau. 223 jours autour du monde... Les dimensions de cette deuxième Globe40, ce tour du monde en Class40, en double et avec escales, resteront vertigineuses. Il aura pourtant fallu attendre les dernières heures de la dernière étape pour connaître le vainqueur : le Class40 Crédit Mutuel et toute son équipe. Retour sur une trajectoire heurtée, mais victorieuse. Récit, étape par étape, d'une belle fortune de mer...

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Publié le 15/04/2026

Antoine Carpentier (en rouge) et Ian Lipinski, les fumigènes de la victoire en mains, mercredi 15 avril à 08h40 à Lorient (cprght Jean-Marie Liot).

Ce mercredi 15 avril, il y avait du monde sur le ponton d’arrivée à Lorient. Transportés de bonheur, Ian Lipinski et Antoine Carpentier, mais aussi Sébastien Picault, le directeur technique, et Camille Seassau, préparatrice émérite, ainsi qu’une joyeuse délégation de partenaires, familles et amis. À terre, les retrouvailles furent bien chaleureuses après plus de sept mois et vingt jours de circumnavigation. 

S’il fallait, comme en toutes circonstances, attendre de franchir la ligne d’arrivée pour consacrer les champions, la victoire s’est dessinée hier, mardi, peut-être lorsque Belgium Ocean Racing – Curium a été contraint de freiner sur une route nord qui, de l’avis de Ian Lipinski, était prometteuse. Le sort, cette fois-ci, avait tourné en faveur du team rouge et blanc. En novembre, bien que très confortables leaders, Ian Lipinski et Amélie Grassi s’étaient vus stoppés par les vents alors que la victoire dans la deuxième étape leur était presque promise. Totalement arrêtés tandis que les poursuivants revenaient, leur probable victoire s’était muée en troisième place (voir plus bas). Le coup avait été indigeste sur le moment. Il avait aussi fait bondir le curseur de la pression. « Les situations météo qui faisaient revenir les bateaux de l’arrière n’ont pas été faciles à vivre », reconnaît le skipper, « On a vécu vraiment beaucoup de moments comme ça, avec l'arrivée paroxystique à La Réunion, qui restera très, très douloureuse. Depuis cette arrivée, le moindre faux pas était rédhibitoire pour la victoire finale, ce qui m’a mis une pression énorme pendant cinq mois… Un peu comme au tennis quand l'adversaire est à un jeu du match et que, toi, tu as encore trois sets à gagner ! ». 

Mais rebondir est un art que maîtrise bien le team Crédit Mutuel. Victorieux du prologue et des première, troisième, quatrième (ex-aequo), cinquième et sixième étapes, Ian Lipinski et ses équipiers auront maîtrisé leur sujet sous la pression constante et brillante du team Belgium Ocean Racing – Curium, son skipper, Jonas Gerckens et ses équipiers successifs, Djamila Tassin, Benoît Hantzperg et Corentin Douguet. 

Cette édition de la Globe40 aura créé un précédent : pour la première fois de l’histoire de la voile hauturière, une course s’est achevée sur un ex-aequo, à l’arrivée à Valparaiso (lire plus bas). Là, la disparition du vent avait tourné en faveur du Class40 Crédit Mutuel.

Cette victoire est la sixième de Ian Lipinski en Class40, sa première sur le monocoque numéroté 202. Elle est la 26e de sa carrière si l’on inclut ses succès en classe Mini 650. Avec le temps, elle comptera sans doute comme l’une des plus mémorables.

Par-delà la victoire, cette deuxième édition de la Globe40 a été le cadre d’une riche démonstration architecturale. Si des Class40 à étrave droite avaient déjà fait le tour de la planète lors de la première édition, la deuxième a permis de révéler la capacité des scows à parcourir tous les océans, à franchir tous les caps. 

Sur le plan des performances, le Class40 Crédit Mutuel aura passé 124 jours, 7 heures et 54 minutes sur l’eau pour faire le tour du monde en six étapes plus un prologue, pour un total de 29.212 milles théoriques. Dans la réalité, le bateau rouge et blanc aura parcouru 35.162,5 milles autour du globe. 

Malgré sept mois et 20 jours de course et des étapes au long cours, avec « seulement » deux semaines d’escale qui permettaient aux équipes à terre de procéder aux inévitables réparations – comment remercier Sébastien Picault, le directeur technique du Class40 Crédit Mutuel et sa préparatrice, Camille Seassau – le bateau rouge et blanc aura enduré des efforts considérables, accusant le coup parfois, mais sans jamais céder. Sa fiabilité est une des clés de la formidable performance des marins qui se sont succédé à son bord : Ian Lipinski, Antoine Carpentier, Amélie Grassi et Alan Roberts. La robustesse du bateau n’est pas étrangère à la conclusion heureuse de cette formidable aventure collective. 

La Globe40 étape par étape - Prologue Lorient-Cadix : victoire malgré l'ouragan.

Ian Lipinski (à g.) et Antoine Carpentier (à d.) quelques heures avant le départ du prologue sur le quai de Lorient (cprght Jean-Marie Liot-Crédit Mutuel).

De l’eau a coulé sous les trois caps du tour du monde depuis le 4 septembre, le jour où la flotte de la Globe40 a quitté les pontons de Lorient. Après quatre jours d’attente, les ouragans Erin et Fernand ayant secoué le golfe de Gascogne, les neuf équipages ont glissé jusqu’à Cadix, ville d’arrivée de ce prologue à coefficient 0,5. La mise en action de Ian Lipinski et Antoine Carpentier aura été efficace, les deux hommes s’emparant de la victoire ; ils auront pu apprécier le confort du bateau, son agilité. Ils auront aussi pu éprouver en conditions réelles la ligne directrice de leur plan : aller vite tout en maîtrisant avec application le niveau de leur engagement : la route sera longue.

La Globe40 étape par étape - Etape 1, Cadix-Mindelo : Crédit Mutuel, chef de meute scow

Le Class40 Crédit Mutuel est déjà devant. Les "scows" affichent déjà leur domination (cprght Jean-Maris Liot-Crédit Mutuel).

Le 20 septembre, le tandem reprend la route, direction Mindelo, au Cap-Vert. La distance à parcourir est courte, 1.556,6 milles, la vitesse sera rapide (12,14 nœuds de moyenne), les enseignements seront nombreux. Le jour de son 44e anniversaire, le jeune et fringant Ian Lipinski remporte la première étape. Choix de navigation justes et lecture pertinente des performances du Class40 Crédit Mutuel, chargé de matériel de réparation constituent deux satisfactions. Cette première étape a aussi confirmé une réalité architecturale : les trois scows sont devant et, sauf avaries, il en sera ainsi à chaque étape.

La Globe40 étape par étape - Etape 2, Mindelo-La Réunion : et soudain, une 3e place...

De plus en plus confiants au fil de l'étape, les équipiers de Crédit Mutuel ont vu soudain fondre leur avance. Ils terminent 3e. Electrochoc (cprght Jean-Marie Liot-Crédit Mutuel).

Après deux semaines de récupération, agrémenté du plaisir de faire escale dans des contrées qu’il ne connaît pas, Ian Lipinski repart en mer, cette fois-ci avec Amélie Grassi. Navigatrice touche-à-tout, équipière prisée qui vient de se constituer une riche expérience en Imoca (depuis, elle a rejoint le Défi français de la prochaine Coupe de l’America), la jeune Rochelaise monte à bord pour l’étape monstre entre Mindelo et l’île de la Réunion. À venir, 6.903,8 milles dans l’océan Atlantique Sud et l’océan Indien. Et, presque à mi-chemin, le cap de Bonne-Espérance que Ian Lipinski franchit pour la première fois le 22 octobre. Avant, il y aura eu le pot au noir, le contournement de l’anticyclone de Sainte-Hélène, l’entrée dans les Quarantièmes Rugissants. Ensuite, il y aura l’entrée dans l’océan Indien, les longs bords tirés le long de la zone des glaces, l’intense passe d’armes avec l’équipage de Belgium Ocean Racing – Curium et enfin la remontée, que le duo amorce en tête avec une avance qui semble satisfaisante sur Benoît Hantzperg et Renaud Dehareng, et très confortable sur le scow allemand Next Generation Boating Around the World… jusqu’à ce que les éléments viennent rebattre les cartes. Devant, le vent est tombé. Derrière, il pousse les retardataires de manière spectaculaire : Lennart Burke et Melwin Fink, qui avaient compté jusqu’à 600 milles de retard sur le Class40 Crédit Mutuel… finiront par passer la ligne d’arrivée en 2e position, derrière Belgium Ocean Racing – Curium et devant Ian Lipinski et Amélie Grassi. Un coup du sort qui compte triple pour le duo, sur cette étape sanctionnée d’un coefficient 3. Le bateau français se retrouve 3e du classement général et la pression sportive change de dimension : il va désormais falloir s’investir autrement pour gommer ce déficit sur les leaders belges.

La Globe40 étape par étape - Etape 3, La Réunion-Sydney : une indispensable victoire d'étape

Amélie Grassi (à g.) et Ian Lipinski (à d.) ont réagi de la plus belle manière et remporté l'étape. Ils comblent un peu leur retard au classement général (cprght Jean-Marie Liot-Crédit Mutuel).

Toujours avec Amélie Grassi, Ian Lipinski entame la 3e étape entre la Réunion et Sydney avec une motivation décuplée. Le skipper a déjà cumulé les milles, mais il trouve les ressources pour imposer un train d’enfer tout au long des 5.107 milles théoriques entre l’Indien et le Pacifique. Rapidement, l’équipe allemande de Next Generation Boating Around the World est contrainte à abandonner l’étape pour des problèmes de gréement. C’est en duel, contre Jonas Gerckens et Benoît Hantzperg, que la victoire dans cette Globe40 se jouera. Premier à prendre le train de la dépression, le Class40 Crédit Mutuel transperce l’Indien et cavale dans le Pacifique, avant de s’imposer avec quasiment deux jours d’avance sur le bateau aux couleurs de la Belgique. Une partie du déficit est effacée. 

La Globe40 étape par étape - Etape 4, Sydney-Valparaiso : incroyable scénario

Au départ de Sydney, nul ne peut imaginer le scénario qui va se jouer à l'arrivée à Valparaiso... (cprght Jean-Marie Liot-Crédit Mutuel).

Pour la grande traversée qui s’annonce entre Sydney et Valparaiso, Ian Lipinski ne sera pas à bord. C’était prévu de longue date. D’abord, le skipper savait qu’il aurait bien besoin de reprendre des forces après tant de milles, mais il avait aussi choisi d’honorer l’autre pan de la Globe40 : le sens du voyage. Tandis qu’il vadrouillera en famille, Antoine Carpentier prend les rênes, et il est accompagné par Alan Roberts, navigateur britannique de haute volée. Devant eux, 6.228,5 milles et un coefficient 3 à empocher, l’occasion de reprendre la tête de cette Globe40. L’océan Pacifique est une fausse promesse. Deux semaines durant, les skippers de tête naviguent au plus près des Cinquantièmes Hurlants, bondissant de dépression en dépression, échine courbée, mâchoires serrées. Dans le clapot qui contrarie la longue houle, l’avancée est âpre, rugueuse, angoissante parfois. Jamais très éloignés, si ce n’est après le point Nemo où 68 milles les séparent un temps, les duellistes retrouvent des conditions de navigation plus apaisantes lors de la remontée vers Valparaiso. L’enjeu est immense. Encore un peu en retard sur Belgium Ocean Racing – Curium, Antoine Carpentier et Alan Roberts profitent de l’affaissement du vent pour revenir sur leurs rivaux. Dans la baie de Valparaiso, où les attend Ian Lipinski, le vent s’éteint. À 300 mètres de l’arrivée, les coques se frôlent, les marins se parlent à vue. Après une heure et demie de combat stressant, les deux bateaux franchissent la ligne d’arrivée virtuelle… mais dans quel ordre ? Il se révélera impossible à déterminer, si bien que, après 24 heures d’analyses et d’échanges, le comité de course FFV de la Globe40 décrètera un match nul. Les points sont partagés. Une première dans l’histoire de la course au large.

La Globe40 étape par étape - Etape 5, Valparaiso-Recife : Ian retrouve Antoine, et réciproquement

Une victoire pour l'égalité en passant par le Horn, autre moment historique pour un Class40 scow Crédit Mutuel (cprght Jean-Marie Liot-Crédit Mutuel).

Le duo Lipinski-Carpentier est reconstituée pour la 5e étape, avant-dernière de cette édition… dernière chance pour les deux marins d’ambitionner gagner la Globe40. Il leur faut gagner l’étape, ce qu’ils feront avec brio, pour revenir à égalité de points avec Belgium Ocean Racing – Curium. Au cours de cette étape, les deux compagnons de mer auront aussi partagé un temps fort de leur passion de marins lors du contournement du cap Horn, dans des conditions idéales pour découvrir la pointe mythique.

La Globe40 étape par étape - Etape 6, Recife-Lorient : la victoire tant attendue !

Même image qu'au départ dans le bassin de Lorient. Mais la retenue du départ a fait place au bonheur de la victoire (cprght Jean-Maris Liot-Crédit Mutuel).

Face-à-face en Atlantique. À égalité de points au départ de Recife (Brésil), Belgium Ocean Racing – Curium et le Class40 Crédit Mutuel ont la même mission pour gagner : arriver avant l’autre. Une journée après avoir quitté Recife, les deux bateaux entrent dans le pot au noir, qui se lit moins dans les fichiers qu’à l’observation attentive des nuages. Ian Lipinski et Antoine Carpentier ont opté pour une route plus à l’ouest, qui leur permet de conquérir une légère avance… vite comblée par le duo belge. S’ensuit une chasse aux systèmes dépressionnaires de l’Atlantique nord, chasse dans laquelle les deux monocoques ont opté pour des routes divergentes, avant que le Class40 Crédit Mutuel, en avance d’une cinquantaine de milles, ne vienne se caler sur la route de son adversaire pour mieux le contrôler. La veille de l’arrivée, Ian et Antoine sont freinés par un filet de pêche dans la quille, mais le bateau aux couleurs de la Belgique, cinquante milles derrière, rencontre un problème plus long à résoudre et perd sa chance de recoller aux leaders. Après 16 jours 13 heures et 40 minutes de course, Ian Lipinski et Antoine Carpentier coupent la ligne d’arrivée à Lorient en grands vainqueurs.