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Laurent Fressinet, à un extraterrestre qui débarque sur Terre, qui ne connaît rien de notre civilisation, comment lui expliquez-vous ce qu'est le jeu d'échecs et qui vous êtes ?
Laurent Fressinet : Les échecs sont devenus un sport mais c’est avant tout un jeu, une métaphore guerrière. Deux joueurs disposent chacun d’une petite armée de 16 pièces posées sur un échiquier. Le but est de capturer le roi adverse. Chacun essaie donc de déplacer ses pièces, qui bougent selon des règles bien précises, pour y parvenir, tout en et protégeant son propre roi. Chacun déploie des stratégies qui sont fonction évidemment des mouvements des pièces adverses. Joueur professionnel, j’ai été nommé en février 2026 manager de la haute performance à la Fédération Française des Échecs, ce qui consiste à être sélectionneur des équipes de France adultes.
À quel âge peut-on détecter un futur champion ?
Laurent Fressinet : Il n'y a pas vraiment de règle. On peut commencer à jouer très tôt, et on peut détecter les très bons joueurs et les accompagner à partir de 9-10 ans. C’est ce que nous faisons.
La précocité est une chose, mais y a-t-il aussi des traits de caractères communs à tous les futurs grands joueurs et grandes joueuses ? Capacité de concentration, résistance à la pression, faculté d'analyse, mémoire,…
Laurent Fressinet : Ils ont tout cela, mais sans oublier le plus l'essentiel : l’envie de jouer ! Peu importe ce que vous deviendrez, tout commence par le plaisir. J'ai eu la chance de travailler de 2006 à 2008 avec Vladimir Kramnik, vainqueur de Garry Kasparov pour le titre mondial. Puis avec Magnus Carlsen, sans doute le plus grand joueur de ce début de siècle, pendant dix ans. Ce sont deux immenses champions, et pourtant très différents l’un de l’autre, qui fonctionnaient différemment. Avec des profils et des caractères différents, ils sont tous les deux devenus champions du monde. Il n'y a donc pas de règle, pas de caractères types, ni d’impossibilité. Je crois très peu aux critères absolus, à part évidemment la passion du jeu et la passion du travail.
Votre rôle est de transformer de bons, voire très bons, joueurs et joueuses en champions. Comment fait-on ?
Laurent Fressinet : On s’adapte à chacun ! Ma préoccupation première, c’est de simplifier leur environnement. Comment voyager, quel tournoi jouer, avec qui s'entraîner, quels stages organiser, à quel moment, voilà des réponses que nous devons leur donner sans qu’elles ou ils aient à se poser les questions. Et moi je suis là pour ça. J’ai aussi à leur apporter mon expérience du haut niveau, mon expertise technique, être le bon relais avec leur entourage, leur club, leur entraîneur, leur décrire les problèmes qu’ils peuvent rencontrer – car je les ai rencontrés avant eux – et leur expliquer comment je les ai résolus. Je dois faire en sorte qu’ils puissent se concentrer sur le jeu, sur la compétition. Leur parcours ne leur permet pas forcément de tout savoir en raison de leur jeune âge. Le nouveau champion du monde, Dommaraju Gukesh, a été titré en avril dernier alors qu’il n’avait que 19 ans. Son challenger qui l’affrontera en novembre prochain, Javokhir Sindarov, en a 20. Les jeunes talents arrivent à haut niveau de plus en plus tôt. Ils ont besoin d’un retour d’expérience de gens plus âgés qui ont vécu ce qu’ils n’ont pas encore traversé.
Cette précocité devient-elle une nécessité pour décrocher des titres ?
Laurent Fressinet : Endurance et concentration s’abîment avec l’âge. Mais il y a aussi les problèmes de la vie. A partir de 30-35 ans, arrivent de nouvelles préoccupations. Famille, enfants, événements de la vie. A 19-20 ans, ou avant, on peut plus facilement vivre immergé dans sa passion, de manière absolue, sans autre chose en tête et être à 100% dans le jeu. Cette « possession » par son sport et les exigences de la compétitivité sont la problématique de tous les sportifs de haut-niveau. On trouve bien sûr des contre-exemples, et certaines carrières peuvent être exceptionnellement longues même dans des sports très athlétiques. Mais cela reste hors du commun. Physiquement, les échecs mettent l’organisme à l’épreuve à un niveau que l’on ne soupçonne pas. On peut se retrouver devant l’échiquier avec des parties à très haut niveau de stress pendant 6 à 7 heures, sans compter la préparation avant et après les parties, et cela pendant dix jours. C'est un effort assez intense. Ces facteurs favorisent les jeunes.
Comment les Équipes de France d’Échecs sont-elles structurées en matière de préparation mentale, physique, d’accompagnement ?
Laurent Fressinet : C'est ce que je vais mettre en place quand cela n’a pas été encore lancé ou accentuer lorsque cela existe déjà. J’ai été nommé sur un poste qui n'existait pas, il y a beaucoup à faire. La préparation physique, c’était un sujet déjà engagé. La préparation mentale, on en est aux balbutiements, nous allons accélérer. La nutrition, certaines choses ont été faites, mais nous devons aller plus loin. Je veux également que nous travaillions sur le sommeil, thème qui n’a pas encore été abordé. La question des stages est aussi très importante. Moi, j’ai dû en faire 5 en 25 ans de carrière en Equipe de France. Je veux que nos jeunes talents soient regroupés beaucoup plus souvent, et en tout petits effectifs. On ne travaille pas avec la même précision ni la même intensité avec 50 gamins qu’avec 8. L’objectif est aussi de les habituer le plus tôt possible à toutes les pratiques, qui sont devenues désormais indispensables pour performer. Plus on les éduquera tôt à ces méthodes, mieux ils se sentiront. Parce qu’à partir d'un certain âge, le sportif de haut niveau a ses petites habitudes – et pas forcément les bonnes. Si quelqu'un arrive et lui dit, « il faut faire ci, il faut faire ça, ne pas faire ci, ne pas faire ça », la réponse est instantanée : « Sois gentil, moi ça fait 30 ans que je me débrouille tout seul. Donc, je sais ce que je fais. On ne va pas changer du tout ». Créons donc la bonne dynamique le plus tôt possible, dans tous les domaines qui permettent d’optimiser la performance !
Commet les joueurs d’échecs se préparent-ils physiquement et mentalement avant une compétition ?
Laurent Fressinet : Chacun a sa méthode. Je vais prendre deux exemples. Magnus Carlsen, il ne veut pas y penser. Il veut dormir et se préparer le lendemain matin. D’autres, comme moi, se préparent dès la veille. Si je ne me suis pas préparé la veille pour ma partie du lendemain, c'est-à-dire que je n'ai pas regardé, fait un plan, envisagé le déroulement de ce qui m’attend, je n'arrive pas à dormir.
Et la récupération qui est, on le sait aujourd’hui, une clef pour la performance lors de la compétition suivante ? Que fait-on une fois la partie jouée ? La rejoue-t-on dans tête ?
Laurent Fressinet : La récupération est un sujet, c’est clair, pour performer le lendemain. Mais c’est très personnel. A chacun sa méthode. Donc, là encore, les stages nous permettront de mettre en place les bons protocoles auprès des joueurs.
Existe-t-il en France des filières sport-études échecs ?
Laurent Fressinet : Depuis le début des Années 2000, nous sommes devenus un sport à part entière, avec reconnaissance et agrément ministériels. Depuis, nous construisons, nous structurons. Nous avons un cas de joueur de haut niveau qui, dans son cursus d’enseignement supérieur, a obtenu un aménagement de cursus ouverts aux athlètes olympiques. Il est clair qu’il faut que nous accentuions cela, que nous nouions des partenariats. Mon rôle sera aussi de répondre aux jeunes qui veulent – et peuvent – jouer au plus haut niveau et poursuivre des études.
Aux parents qui ont peur que la pratique des échecs n'isole leur enfant, vous répondez quoi ?
Laurent Fressinet : Si votre enfant a une passion, c'est déjà quelque chose de bien ! Et, non, les échecs n'isolent pas. Pas plus que la pratique d’un instrument de musique ou de la peinture. Ce préjugé un peu suspicieux sur les joueurs d’échecs tend heureusement à disparaître. A une certaine époque, on était un peu regardés comme des « êtres particuliers ». Tout ça est terminé, les échecs se sont banalisés. A la limite, c’est même devenu l'inverse. Maintenant, tout le monde joue sur son téléphone. Si votre enfant ne joue pas aux échecs, ça va l'isoler des autres !
Les échecs sont-ils un jeu de hasard ou tout est-il joué d’avance dès le premier mouvement ?
Laurent Fressinet : Aux échecs, la part du hasard n’est pas sur l’échiquier : c’est soi-même, c’est l’adversaire. On fait une partie ensemble, vous avez mal dormi, vous ratez un coup, vous ne jouez pas la combinaison que vous avez répétée, l’autre en tire un avantage inattendu. Voilà où se niche le hasard. Mais sur le long terme, non, le hasard n’existe pas aux échecs. Si vous êtes objectivement, techniquement, d’un niveau supérieur à votre adversaire, et si vous jouez au niveau auquel vous savez jouer, vous allez gagner.
Où se situe la France au niveau international et son classement évolue-t-il ?
Laurent Fressinet : Clairement, nous n’étions pas bons, enfin nous étions beaucoup moins bon dans les Années 80. Mais la chute du mur de Berlin nous a fait faire une énorme progression, dont j'ai notamment bénéficié, grâce notamment aux Soviétiques qui sont arrivés en France. On a pu collaborer avec eux, s'entraîner, jouer contre eux. Et ça a été extrêmement bénéfique. Le premier grand maître en France a dû être nommé en 1985. Mais, tout cela, c'était avant Internet. Aujourd'hui, on a les joueurs du monde entier à portée d'écran ! Mais il reste très important de pouvoir rencontrer physiquement les joueurs de haut niveau.
Connaît-on déjà nos grands maîtres français de demain ?
Laurent Fressinet : En tout cas, nous avons quelques idées en regardant ceux qui jouent au niveau national et qui sont en sélections ! Et plus nous initierons, plus nous ferons jouer, dans les associations, dans les écoles, plus nous aurons de chances de détecter nos futurs champions. Au-delà de notre plaisir de repérer de jeunes talents, populariser la pratique des échecs est une belle ambition. Apprendre à jouer aux échecs est très valorisant pour les enfants. Les échecs ne sont réservés à personne.
La pratique des échecs implique certaines qualités, ne serait-ce qu’intellectuelles, non ?
Laurent Fressinet : On nous a longtemps présenté comme le jeu de l’intelligence. Non, nous sommes le jeu d’une intelligence que l’on développe à travers le jeu. Les échecs ne sont pas réservés aux premiers de la classe ! Voire : les derniers peuvent y prendre du plaisir et, grâce aux échecs, sortir de leur condition de « mauvais élèves », sortir de l’impasse scolaire. Il y a des études très documentées sur ce sujet. Prenez mon cas : je n’étais pas le dernier de la classe, mais les études ne me passionnaient pas. Grâce aux échecs, j’ai trouvé un moyen de prendre confiance, un outil pour développer ma concentration, je me suis responsabilisé. Car, pour revenir sur ce que nous évoquions tout à l’heure, j’ai pris conscience que le hasard n’avait rien à voir avec mes défaites ou mes victoires. Quand je jouais un coup, c’était mon coup. Quand je perdais ou si je gagnais, c’était à cause ou grâce à moi. Exclusivement. Zéro excuse. Je ne pouvais incriminer personne d’autre. Et je devais, de ce fait, respecter mon adversaire qui, lui, avait fait mieux que moi. Respecter l’adversaire, assumer sa défaite comme sa victoire, voilà ce qu’apprennent aussi les échecs.
Pourquoi est-il important d’apprendre à perdre ?
Laurent Fressinet : Apprendre à perdre nous impose un rapport différent à nous-même et surtout à l’autre. Apprendre à perdre, ce n’est pas aimer perdre, mais c’est accepter que la défaite soit une issue possible de l’affrontement. Qu’une fois la partie jouée, aucun d’entre nous n’est supérieur ou inférieur à l’autre, et qu’il faut échanger, s’enrichir de cette expérience que l’on vient de vivre ensemble sur 64 cases. C’est ainsi que l’on se remotive et que l’on repart pour la partie suivante. La vie !
Quels sont vos objectifs à la tête du haut niveau français ?
Laurent Fressinet : Je n'aime pas parler en termes de place. Il faut raisonner en mettant en perspective la concurrence étrangère. A la base, nous avons un désavantage structurel énorme : nous sommes un petit pays, avec un petit nombre d’habitants, donc de joueurs, rapportés aux dimensions et aux effectifs de joueurs des « grandes nations » des échecs. Mathématiquement, nous avons un gisement de joueurs potentiels plus faible que l’Inde, les Etats-Unis, la Chine,… Mais aussi, inversement, de l’Ouzbékistan qui consacre aux échecs des ressources quasi-illimitées pour des raisons d’image, la Turquie qui est en train d’accompagner ses joueurs avec de gros moyens, ou la Roumanie qui suit un chemin équivalent. Leurs méthodes sont parfois différentes des nôtres. Par exemple, le nouveau champion du monde, l’Indien Dommaraju Gukesh, à 10 ans quand on lui a détecté beaucoup de talent, on l’a sorti de l’école pour dédier sa vie aux échecs, on l’a envoyé disputer des tournois en Europe avec un coach. Nous n’avons pas pour intention de dupliquer ces méthodes et de déscolariser les jeunes à potentiel. Face à de tels adversaires, il est difficile de poser des objectifs chiffrés…
Seriez-vous pessimiste ?
Laurent Fressinet : Pas du tout ! Paradoxalement, si les échecs laissent peu de place au hasard, je crois en la chance ! C’est quoi la chance ? J'adore ce proverbe qui vient d'un joueur de poker : « La chance, c'est la rencontre entre le hasard et la préparation ». Donc, on va se préparer ! Et si, par hasard, si on a un génie des échecs comme Magnus Carlsen qui arrive, on doit avoir des structures qui permettent de l'accompagner. Et nous verrons alors, par un effet boule de neige, beaucoup de jeunes venir à notre discipline. Mais pour répondre plus concrètement à votre question, l'objectif est de décrocher des médailles à l'international. Et puis, en Europe, de nous installer solidement dans le top 3, et de viser la première place. On n'en est pas loin, c’est à notre portée. Au niveau mondial, c’est plus compliqué. Ainsi que je le disais, il y a une disproportion du gisement potentiel de joueurs, une différence de moyens et de philosophies. Des sections échecs-études aménagées dès les collèges, un institut du haut niveau à l’image de l’Insep, on n’en est pas là. Nous verrons quand notre progression nous permettra de mettre en place de telles structures. Pendant ce temps, on va se préparer à accueillir tous les talents, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent – y compris de l’étranger.
L’immigration est-elle une chance pour les échecs français ?
Laurent Fressinet : Évidemment ! Regardez la chance que notre sport a eu de voir Alireza Firouzja devenir français ! Il est né en Iran où il a commencé à jouer en famille, puis à très tôt exceller au niveau national, avant de venir en France puis de prendre notre nationalité. Nous avons le même cas avec une jeune Ukrainienne qui vient faire sa vie en France et va, de la même manière, nous enrichir par son talent.
Pas de structures, pas de champions, pas de places majeures dans le concert international sans fortes ressources. Quelle est l’importance du Crédit Mutuel dans ce que vous développez ?
Laurent Fressinet : La question de la ressource financière est évidemment importante. Mais, quand le partenariat est construit, comme c’est le cas avec le Crédit Mutuel, sur une communauté de valeurs et d’objectifs, on va bien plus loin ensemble ! Vous savez, très tôt après ma nomination cette année, je suis allé au siège du groupe à Strasbourg pour une opération interne, en particulier parce qu’il y a un club d'échecs au sein de l’entreprise. J’ai rencontré les collaboratrices et les collaborateurs, j’ai joué avec eux une grande partie simultanée. C’était formidable de voir le lien social que la pratique des échecs a permis de développer. Au siège de la caisse Île de France, je suis allé animer une opération découverte-initiation. La même alchimie s'est opérée. Depuis, les échiquiers restent sortis dans les espaces communs, et ils jouent ensemble pendant leurs pauses. Vous savez, parfois, les moins extravertis trouvent avec les échecs un moyen de s’exprimer, un langage. C’est la magie des échecs : à chaque partie, une discussion s’installe à travers l’échiquier. Et, parfois, installe un lien durable entre deux personnes qui ne se connaissaient pas, qui n’auraient jamais conversé ensemble s’il n’y avait eu cet échiquier pour déclencheur. Vous pouvez observer ce phénomène dans les parcs, dans les jardins publics, où les gens viennent pour jouer avec le premier qui a envie. Quel que soit le résultat de la partie, un lien déjà fort s’est créé entre les deux. Et il se poursuit toujours au-delà. Un autre paradoxe de notre jeu : les échecs sont une métaphore guerrière qui crée un fantastique lien de vie entre les deux adversaires !
Manager de la Haute Performance, Fédération Française des Échecs
Le Crédit Mutuel, via le Crédit Mutuel Enseignant, est le partenaire du secteur scolaire et notamment de Class'Échecs, un programme éducatif qui vise à initier les élèves du primaire au jeu d’échecs. Objectif, développer la réflexion et la vivacité d’esprit chez les enfants en jouant. Le Crédit Mutuel Enseignant a soutenu cette initiative de la FFE dès son lancement en 2022.
Depuis mai 2025, le Crédit Mutuel a commencé à offrir 4.000 jeux d'échecs (400 kits ; 1 kit = 10 jeux d’échecs taille 4 + un plateau mural avec ses pièces aimantées + des brochures de règle du jeu) pour équiper 400 écoles sur deux ans (2025-2026). Ces kits sont distribués par les caisses du Crédit Mutuel Enseignant. Ce partenariat permet ainsi de consolider et de renforcer les actions en faveur des échecs dans les établissements scolaires.